Le Monde Sans Sucre
Tout avait commencé par une simple dégustation. Un dimanche après-midi, confortablement installées dans le salon de Christelle, les Bitchachios s’étaient lancées dans une mission sacrée : tester toutes les saveurs de chocolats et de bonbons qu’elles avaient pu trouver dans une boutique spécialisée. Tout était parfait : le plaid moelleux, les tasses de chocolat chaud fumantes, et les éclats de rire ponctuant leur dégustation.
Puis… le noir complet.
Quand elles rouvrirent les yeux, quelque chose clochait. Elles étaient toujours ensemble, mais la pièce autour d’elles n’était plus la même. Tout était terne, grisâtre. Le mur qui, quelques instants plus tôt, était décoré de guirlandes lumineuses et d’affiches colorées, semblait désormais vide et morne. Une odeur étrange flottait dans l’air, comme un mélange de carton et de poussière.
— C’est moi ou c’est carrément chelou ici ? marmonna Marion en regardant autour d’elle.
Pauline fronça les sourcils et attrapa un biscuit qui traînait sur la table. Elle mordit dedans et grimaça immédiatement.
— MAIS QU’EST-CE QUE C’EST QUE CE TRUC ? hurla-t-elle en recrachant dans sa main.
Christelle, intriguée, prit un carré de chocolat et le goûta à son tour. Son visage passa instantanément de la surprise à l’horreur.
— C’est… C’EST DU PLÂTRE ???
Marion ouvrit les placards et poussa un cri.
— LES FILLES. YA PAS DE SUCRE.
Elles échangèrent un regard paniqué. Les paquets de biscuits, de bonbons, de chocolats… tout était là, mais en version sans sucre. Pas "sans sucre ajouté". Non. VRAIMENT SANS SUCRE. Tout était fade, insipide.
Elles sortirent dans la rue et se rendirent vite compte que quelque chose n’allait pas. Les boulangeries proposaient des pâtisseries qui ressemblaient à des morceaux de pain sans goût. Les cafés servaient des boissons sans aucune trace de douceur. Partout, les affiches vantaient les mérites d’un monde "libéré du sucre, cette abomination".
— J’ai envie de pleurer, murmura Christelle en observant une vitrine remplie de gâteaux grisâtres qui ressemblaient à du polystyrène.
— Je crois qu’on est dans un monde parallèle, souffla Pauline.
Marion attrapa une passante au hasard.
— Excusez-moi, mais… vous mangez quoi pour vous faire plaisir ici ?
La femme, visiblement choquée par la question, leur lança un regard méfiant avant de chuchoter :
— Chut ! Les agents du Bureau Anti-Sucre pourraient vous entendre !
— Pardon ? firent les trois filles en chœur.
La femme les entraîna discrètement dans une ruelle sombre avant de leur expliquer la situation. Dans ce monde, le sucre avait été interdit il y a des décennies. Toute trace de sucrerie avait été détruite, et toute personne surprise à en parler trop fort était arrêtée et envoyée en "Rééducation Alimentaire".
— Mais c’est un cauchemar ! s’exclama Christelle.
— Il existe une rumeur, continua la femme. Un groupe de résistants aurait retrouvé une ancienne recette de gâteau au chocolat… un vrai. Avec du sucre.
— Où ? demanda Marion, déterminée.
— Personne ne le sait. Mais il se dit qu’un certain "Grand Pâtissier" détient le dernier sachet de sucre de ce monde.
— Alors c’est décidé, déclara Pauline, l’air grave. On va retrouver ce Grand Pâtissier et sauver ce monde.
Elles ne savaient pas encore que cette quête les mènerait dans une course-poursuite contre les agents du Bureau Anti-Sucre, à travers une ville où toute trace de gourmandise avait été éradiquée. Mais une chose était sûre : elles allaient tout faire pour rendre au monde ce qu’il avait perdu…
Et surtout, pour pouvoir manger un vrai fondant au chocolat.
Les Bitchachios se mirent en route, prêtes à tout pour retrouver ce mystérieux "Grand Pâtissier". Leur guide improvisée, qui s’appelait Brigitte, leur indiqua un lieu où elles pourraient obtenir plus d’informations : un vieux salon de thé clandestin, caché sous une laverie automatique.
— Une laverie ? Sérieux ? s’étonna Marion.
— La Résistance Sucrée est obligée de se cacher. On ne plaisante pas avec le Bureau Anti-Sucre.
Elles pénétrèrent dans le bâtiment et Brigitte leur fit signe d’entrer dans une machine à laver.
— Montez dedans.
— Pardon ? fit Christelle, méfiante.
— Faites-moi confiance.
Pauline, toujours partante pour les expériences étranges, haussa les épaules et grimpa en première. Marion et Christelle suivirent avec appréhension. Brigitte actionna un bouton secret et, en un instant, la machine descendit comme un ascenseur souterrain.
Quand la porte s’ouvrit, elles découvrirent une immense pièce souterraine, remplie de pâtissiers en exil. Une odeur de vanille et de chocolat flottait dans l’air. Des gâteaux étaient cachés sous des torchons, des bonbons passaient de main en main discrètement, et au fond, un vieil homme en tablier blanc les observait avec un sourire bienveillant.
— Vous cherchez le Grand Pâtissier, n’est-ce pas ? déclara-t-il en s’avançant.
— C’est vous ? demanda Christelle.
— Non, c’est mon oncle… répondit-il en pointant un homme minuscule en train de saupoudrer une brioche.
Le véritable Grand Pâtissier se retourna avec majesté, une moustache en sucre glace au coin des lèvres.
— Mes enfants… Vous venez chercher le dernier sachet de sucre ?
— Oui ! répondirent-elles en chœur.
— Eh bien, il se trouve ici…
Il ouvrit un tiroir et en sortit un petit sachet de poudre blanche. Les filles le contemplèrent comme s’il s’agissait du Saint Graal.
— Enfin… souffla Pauline.
— On va pouvoir manger un vrai dessert ! s’exclama Christelle.
Mais à cet instant, un bruit assourdissant résonna dans la salle.
— ILS NOUS ONT TROUVÉS ! hurla Brigitte.
Les portes de la laverie s’ouvrirent avec fracas et une escouade du Bureau Anti-Sucre déferla, armée de pistolets lanceurs de purée d’amande et de bâtons de céleri.
— RENDEZ-VOUS IMMÉDIATEMENT !
— JAMAIS ! hurla Marion en attrapant une baguette de pain comme une épée.
S’ensuivit une bataille épique :
Christelle lançait des éclairs de farine pour aveugler les agents.
Marion se battait avec une boîte de cacao en poudre qu’elle jetait comme une ninja.
Pauline, armée d’un fouet de pâtisserie, repoussa un adversaire en lui lançant une crème anglaise à la figure.
Le Grand Pâtissier réussit à glisser le sachet de sucre à Christelle.
— PARTEZ ! hurla-t-il. PROTÉGEZ CE TRÉSOR !
Elles coururent à travers la laverie, poursuivies par des agents en uniforme. Elles montèrent dans une voiture abandonnée et démarrèrent en trombe.
— ON FAIT QUOI MAINTENANT ? cria Marion.
— ON VA SAUVER CE MONDE ! répondit Pauline.
Elles roulèrent à toute allure jusqu’à une tour de télévision. Selon le Grand Pâtissier, c’était là qu’elles pourraient diffuser un message au monde entier.
— Vous êtes prêtes ? demanda Christelle en sortant du véhicule.
— On l’a toujours été, répondit Marion.
Pauline s’empara du micro et, après avoir contourné la sécurité, hurla dans les haut-parleurs de la ville :
— CITOYENS ! LE SUCRE EXISTE TOUJOURS ! LE BUREAU VOUS A MENTI !
Un silence s’ensuivit. Puis une petite voix dans la foule cria :
— Elle dit vrai ! J’ai goûté un flan autrefois !
Un mouvement de révolte éclata. La foule s’indigna et assiégea le quartier général du Bureau Anti-Sucre. Le dictateur du régime, un homme sec et austère, tenta de s’enfuir, mais fut arrêté par une grand-mère en colère qui lui fit avaler un caramel.
— C’EST… C’EST BON… murmura-t-il, une larme à l’œil.
Le sucre fut réintroduit dans le monde et une immense fête fut organisée. Les filles goûtèrent enfin un vrai gâteau, et ce fut probablement le meilleur de leur vie.
Soudain, tout devint flou.
Elles se réveillèrent en sursaut sur le canapé de Christelle, entourées de papiers de bonbons.
— Attends… tout ça… c’était un rêve ? demanda Pauline.
— Aucune idée, répondit Marion en attrapant un chocolat.
Christelle fronça les sourcils.
— Expliquez-moi alors pourquoi j’ai un sachet de sucre dans la poche ?
Elles échangèrent un regard.
Et éclatèrent de rire.

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